La première suivit de deux mois à peine la diète de Bâle, où déjà l'attention du nouveau souverain s'était portée sur le royaume d'Arles. Un diplôme du 8 janvier 1215 confère ce royaume à Guil-laume de Baux, prince d'Orange, sous la réserve des droits de l'Em-pire 1. Guillaume sera couronné en même temps que l'empereur rece-vra la couronne impériale. « Nous commandons, ajoute Frédéric, que tous les habitants de ce royaume, clercs ou laïques, nobles ou rotu-riers, vous prêtent à vous, Guillaume, et à vos héritiers, le serment de fidélité qu'ils doivent à votre dignité royale. Quiconque manquerait à ce devoir se rendrait conpable du crime de lèse-majesté et encourrait la confiscation générale de ses biens. » Un érudit a contesté l'authenticité de cet acte2, qui semble cepen-dant soutenir avec succès l'épreuve de la critique. Les caractères extrinsèques du diplôme ne fournissent pas d'objections sérieuses. Si l'on considère l'objet même de l'acte, il est facile de reconnaître qu'il se concilie avec l'ensemble de la conduite de Frédéric II et de la poli~ tique impériale. Ce n'est pas la première fois, et l'on verra bientàt que ce n'est pas la dernière, que les empereurs entreprennent de consti-tuer, dans le Sud-Est de la France, une royauté vassale de l'Empire. Frédéric lui-même essayera, à plus d'une reprise, de réaliser ce pro-jet qui avait séduit Henri VI comme il devait séduire plus tard Rodolphe de Habsbourg et Louis de Bavière. Au surplus Frédéric venait de ressusciter pour son fils Henri le vieux titre de recteur, sous lequel les ZahringeÎ avaient quelque temps gouverné la Bourgogne 1. Pourquoi n'aurait-il pas tenté de relever sous une forme nouvelle le titre plus ancien et jamais oublié de roi de Bourgogne'l ? Si l'on admet comme vraisemblable, chez Frédéric II, l'intention de rétablir ce royaume, le choix du prince d'Orange se justifie sans peine. Il était puissant et membre d'une famille influente dans tout le Midi. Jadis cette famille avait disputé aux Bérengers le comté de Provence : l'hostilité dont Guillaume d'Orange avait fait preuve à l'égard de Raymond de Toulouse et les bonnes dispositions qu'il avait témoignées au clergé 3 permettaient de croire que les prélats du royaume verraient son avènement sans trop de répugnance, et qu'il ne serait pas facile aux malveillants de ranger le nouveau roi parmi les fauteurs de l'hérésie. On n'eût pu en dire autant de Raymond de Toulouse, ou d'Aymar de Valentinois; quant à Ray-mond-Bérenger, comte de Provence, ce n'était alors qu'un enfant. Ces considérations suffiraien t à expliquer le choix de Frédéric; mais à ces raisons s'en joignait une plus puissante, celle du fait accompli. On n'a pas oublié que Guillaume de Baux occupait à cette ,époque toute la terre d'Empire qui avait appartenu à Raymond de Toulouse. On se rappelle aussi les protestations que ces usurpations avaient provoquées de la part d'Innocent III 4. Cependant la constitution de la royauté nouvelle ne paraît pas avoir été prise au sét'ieux, ni par les habitants du nouveau royaume, ni pal' l'empereur. Personne ne donna au prince d'Orange le titre royal et lui-même évita de le portel'. Cette réserve n'a pas médiocrement surpris les historiens; il me semble toutefois possible d'en indiquer les causes. La constitution du royaume était en contra-diction formelle avec les décisions du concile de Lattan et les volontés du Pape, qui entendait conserver à Raymond VII le marquisat de Provence. Or, le prince de Baux s'était toujours comporté comme un adversaire acharné de Raymond; le faire roi d'Arles, c'était créer une situation incompatible avec l'ordre de choses voulu par le concile. En outre, l'élévation projetée du prince d'Orange et son ambition bien connue durent attirer sur lui les jalousies et les haines de tous ses voisins, notamment celles des Bérengers, ennemis traditionnels de la maison de Baux. On peut conjecturer que les conseillers du jeune comte de Provence s'appliquèrent naturellement à traverser l'exécu-tion de ce dessein: est-ce pour atteindre ce but que l'évêque d'An-tibes fut, vers cette époque, envoyé au roi des Romains 1 ? Il n'est pas téméraire d'attribuer au dauphin une certaine froideur pour ce projet nouveau; quant à Raymond de Toulouse et à Aymar de Valentinois, il va de soi qu'ils ne pouvaient qu'être hostiles au prince d'Orange. Aussi la royauté de Guillaume n'exista pas de nom, encore moins de fait; on sait comment, entraîné dans les luttes qui déchirèrent la Provence, il périt deux ans plus tard, victime de la haine sauvage des partisans de Raymond VII. Il ne resta d'autre trace de la royauté des Baux que la renonciation platonique que firent, en 1257, les héritiers de Guillaume en faveur de Charles d'Anjou 2.